Espoir et angoisse d’un communard amnistié : La Traversée de Gérard Hamon

Quoi faire après l’amnistie? C’est une des questions que se pose le protagoniste du livre de Gérard Hamon. Ce roman se présente sous la forme d’un journal rédigé par un communard amnistié pendant le voyage de retour. Il contient des détails du voyage, mais c’est aussi une forme de réflexion psychologique. En fait le protagoniste non nommé (ou plutôt anonymisé, il s’appelle en fait *** ***) se trouvait dans un état qui se peut considérer presque comme une hibernation qui a duré plusieurs ans. Ce n’est qu’avec l’amnistie et ce voyage de retour qu’il semble avoir complètement repris conscience de son existence qu’il explore avec les pages écrites non pas pour être publiées mais pour regagner et comprendre mieux le sens de son propre passé, présent et futur.

Encore une fois nous retrouvons une relation intéressante entre fiction et réalité historique. Tous les déportés que le protagoniste rencontre sont réels. Le même vaut aussi pour le commandant du navire. L’auteur a consulté les dossiers et beaucoup de sources, en particulier en ce qui concerne les conditions de transport des déportés pendant les voyages de l’aller et du retour. L’auteur décrit ce processus de recherche à la fin du livre. Là on découvre aussi que le protagoniste est aussi inspiré par un communard réel.

En particulier, le voyage à bord du Var est évoqué avec une précision très réaliste et tangible. Le même vaut pour les informations retrouvables dans les dossiers. Cependant les références à la déportation et à la Commune restent beaucoup plus vagues. La déportation est décrite en particulier comme une période d’inertie et de repli sur soi même. Elle n’est racontée que dans des épisodes isolés et des réflexions généralisées. Le temps de la Commune est aussi peu concrétisé. C’est une période de grand espoir pour un homme qui s’est laissé entrainer par la foule avec laquelle il a partagé certains espoirs et convictions. Mais pendant tout ce temps il n’a pas eu la possibilité de comprendre toute la dimension de ce qui a été la Commune. A part quelques idées c’est surtout la guerre civile qui reste dans la mémoire du protagoniste et qui le poursuit même dans des cauchemars. Les relations temporelles des faits de la Commune évoquées dans les écrits du narrateur et les fragments de dialogue qu’il cite restent confuses et vagues, dans des cas isolés fausses ou au moins très improbables. Ce dernier vaut en particulier pour des femmes qui se lancent sur les généraux Lecomte et Clément-Thomas et veulent venger leurs maris « massacrés par les Versaillais ». J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une simple erreur de dénomination, et qu’il se réfère peut-être aux évènements de juin 1848 dont l’implication de Clément-Thomas est évoquée quelques pages avant. Mais ce ne peut pas être le cas parce qu’il s’agit d’une chose qui doit s’être passée très peu de temps avant, puisqu’une femme « exposa sous le nez de Lecomte la plaie fraîche […] de la morsure de la balle du fusil d’un soldat assaillant alors qu’elle tentait de venir en aide à son mari mortellement blessé. » Cet épisode aurait donc dû avoir lieu le 18 mars même ? De ce que je sais il n’a pas eu de massacres commis par les Versaillais ce jour-là, mais je me laisse volontairement convaincre autrement par des sources plus fiables qu’un roman. Il reste donc ouvert s’il s’agit d’une erreur de recherche, une libre interprétation du fait que le général Lecomte a ordonné de tirer sur la foule (a-t-il eu des soldats qui ont effectivement tiré ?) ou c’est peut-être le résultat de la mémoire confuse et peu fiable des personnages avec ces 8 ans de distance. Dans le même passage il y aussi des hésitations sur les noms des généraux qui sont appelés une fois Lecomte et Thomas, puis deux fois Lecomte et Clément et enfin Clément et Thomas.

En tout cas il s’agit d’un livre intéressant à lire qui contient tous les souvenirs, les souffrances mais aussi les espoirs d’un groupe de communards inconnus. En le lisant nous partageons avec eux les privations d’un voyage en mer, l’ennui de mois passés dans l’attente. Peu à peu nous découvrons leurs histoires, qui sont pleines de souffrance, de familles déchirées, de guerre et de mort. Mais nous découvrons aussi quels sont leurs compétences, leurs idéaux avec lesquels ils n’ont pas rompu malgré tout. Les conditions du voyage ne sont pas faciles, mais cette fois c’est un retour, c’est un trajet guidé par l’espoir et par la libération. De plus en plus la mémoire des souffrances endurées est remplacée par la curiosité envers ce qu’ils retrouveront en France. Cette curiosité est pleine de craintes mais aussi d’espoir. C’est ainsi que le livre se termine, dans l’incertitude quand même rassurante de communards amnistiés, déportés redevenus citoyens.

Hamon, Gérard. La Traversée: Retour de bagne d’un communard déporté. Rennes: Éditions Pontcerq, 2016.

Discussion du livre sur le site des Ami(e)s de Henri Guillemin

Pour ceux qui aimeraient maintenant savoir comment le voyage de retour a été vécu par un communard réel, le journal de Jules Renard est disponible librement sur Gallica.

Un roman, deux perspectives sur la semaine sanglante

Comment raconter les horreurs de la semaine sanglante ? Cette question préoccupe tous ceux qui ont entendu parler de l’écrasement de la Commune et veulent que les gens sachent la vérité sur ce terrible épisode de l’histoire française. Cela vaut en particulier pour les auteurs de la fiction communarde. A mon avis, le roman de Yvonne Singer-Lecoq est un exemple brillant de la réussite de cette entreprise. C’est un roman à la fois bien écrit et difficile à digérer à cause de son contenu réalistiquement amer.

La particularité de ce roman est que la semaine sanglante est racontée dans deux perspectives qui alternent. D’un côté nous avons une enseignante polonaise nommée Wanda qui est sans doute partisane de la Commune dans laquelle elle avait des grands espoirs. Son compagnon Nicolas, avec lequel elle partage la passion pour l’éducation, est membre de la Commune. Pendant ces derniers jours de la Commune elle aide à construire une barricade et prend soin des blessés. Avec elle nous faisons connaissance des habitants du quartier et en particulier de Flore et de son amant Victor qui commandera la barricade. Ici deux mondes différents de la Commune se rencontrent : d’un côté nous avons la polonaise exilée passionnée par l’éducation qui appartient à la modeste bourgeoisie et de l’autre l’ouvrière pauvre, illettrée, encore jeune mais déjà marquée par les conditions du travail, mère d’un petit enfant, vêtue en fédéré qui veut se battre comme les hommes. Et malgré ces différences les deux femmes deviennent des amies pendant cette semaine fatidique. A la perspective de Wanda s‘ajoute celle de Vincent, simple soldat versaillais, normalement ouvrier à la campagne. Lui, contre sa propre conscience, est forcé non pas seulement à percevoir des atrocités, mais aussi à les commettre. S’il avait refusé, lui aussi l’aurait payé de sa vie. Il en ressort traumatisé, comme on dirait aujourd’hui. Orphelin élevé par les curés et jusqu’à présent apolitique, il commence à se poser des questions. C’est très intéressant de suivre son propre développement personnel. Pour se consoler, Vincent pense sans cesse au grand amour de sa jeunesse. C’est Flore, qu’il a connue avant qu’elle soit partie pour Paris. Inévitablement les deux perspectives se rapprochent, se superposent le 28 mai sur la barricade de la rue des Envierges de Belleville avant de se séparer à nouveau et définitivement.

Les faits de ces événements sont présents d’une manière très détaillée et crédible. Tout ce qui est évoqué semble réaliste, rien n’est enjolivé. On se croit vraiment là, à Paris, à Belleville et ailleurs. Evidement comme toujours quand on raconte la Commune en partant par sa répression, la Commune vivante et avec elle ses espoirs et sa vitalité sont évoquées que par des fragments. Ce le rend difficile de la saisir, elle reste volatile, fugace.

Ce qui m’a impressionnée en particulier est combien l’autrice a eu soin de ne pas présenter une réalité en noir et blanc. Ni les communards, ni les versaillais ne sont pas une masse homogène. On signale en particulier la dispute entre Wanda, essentiellement antiautoritaire et croyante et communarde dans le même temps, et le blanquiste Nicolas à propos des otages. C’est encore plus évident chez les versaillais. Ce ne sont pas tous des monstres sanguinaires non plus. Le livre montre qu’il y a même des désagréments entre les généraux à propos des prisonniers. Il y a tout l’éventail de versaillais : il y a ceux qui se divertissent en chassant et fusillant ; il y a celui qui au commencement est indifférent aux massacres mais qui dit à la fin que c’est trop ; il y a Vincent qui questionne les méthodes de l’armée versaillaise dès du commencement de la semaine sanglante mais qui n’ose pas désobéir et il y a aussi ce soldat qui refuse de fusiller les prisonniers et qui est fusillé à son tour.

Même si le contenu est pesant, aggravé encore par les changements de perspective, c’est un roman très réussi qui transmet les évènements et leur réflexion dans les pensées et les émotions des acteurs et actrices d’une manière détaillé et crédible. Après Liberty’s Fire c’est le deuxième roman qui s’intéresse aux simples soldats versaillais et à l’effet qu’il fait sur leur conscience quand ils comprennent qu’ils sont utilisés pour commettre des atrocités, des crimes de guerre. Le livre a été publié en 1979, donc probablement il sera difficile de s’en procurer un. J’aimerais donc remercier la bibliothèque de Genève pour l’avoir rendu accessible pour moi. En tout cas il s’agit d’un ouvrage qui mériterait d’être redécouvert.

Singer-Lecocq, Yvonne. Votre pavé, citoyen: roman. Paris: Stock, 1979.