La Commune et la déportation dans les mots d’un de ses protagonistes peu connus [Souvenirs amers – François Camille Cron]

Une question qui continue à m’occuper est comment les communard(e)s eux-mêmes ont vécu la Commune et la répression qui la suivit. Certains ont publié des mémoires. Mais ce sont surtout les lettrés, les journalistes, les protagonistes principaux de l’insurrection, comme les membres de la Commune. Que reste-t-il cependant des autres, des simples gardes nationaux, de ceux qui n’ont pas et ceux qui n’auraient même pas pu laisser des traces écrites et encore moins des livres publiés? Une piste possible sont les lettres écrites par ceux qui le savaient faire. Certaines se trouvent dans les archives, comme les lettres retenues par l’administration, dont je suis convaincue qu’elles contiennent encore beaucoup plus d’informations qui n’ont jusqu’à présent pas été systématiquement étudiées.

Mais ce n’est pas la seule possibilité d’élargir la perspective sur cette question. Je viens de lire un ouvrage qui est un autre témoignage direct de cette époque, mais qui se différentie de tous autres genres à peine évoqués. Il s’agit une collection de textes rédigés par François Camille Cron pendant son séjour de déporté en Nouvelle-Calédonie. Au contraire des mémoires publiés par les communards, ce texte à l’origine n’était pas destiné à la publication. Celle-ci advint seulement une centaine d’années après les évènements décrits, lors de la redécouverte de cette source précieuse. Le texte est dédié surtout à son fils pour lui raconter l’histoire de 1870 et 1871 et expliquer pourquoi Cron a participé à l’insurrection et ce qu’il a vécu par conséquence.

Le texte commence par un récit de ce qui est avenu dans ces deux années fatidiques et de ce que Cron a vécu depuis. Mais dans le cours du temps, le caractère du texte change. Une fois que le passé et le présent se sont rejoints, les mémoires se transforment dans une espèce de journal. Cron y documente les anecdotes, les lettres reçues et envoyés. Il copie des textes comme des chants ou des citations de pièces littéraires et même un discours de Victor Hugo. Aussi il exprime ses sentiments et raffermit ses convictions politiques. Ce monologue est toutefois interrompu par des passages où il s’adresse à ses enfants ou son père, presque comme dans une lettre. J’ai apprécié les détails qui donnent des indications sur le déroulement des procès et des parcours des prisonniers ou la vie quotidienne des déportés. Ils restent toutefois fragmentaires. Cela vaut en particulier pour la vie à l’île des Pins. Les références à la terre de déportation restent peu abondantes, surtout si on les compare avec le récit des faits antérieurs, ce qui peut être témoigne de l’état d’aliénation et de l’ennui dans lequel se trouvait Cron. Ces cahiers sont toutefois un fort témoignage de la tentative d’un vaincu de la Commune de survivre dans ces conditions peu favorables, de garder un sens dans cette période d’inanité.

Ce qui distingue le texte de Cron d’autres textes est surtout son immédiateté. Il n’est pas réédité pour la publication ni pensé pour être envoyé par la voie postale. On ne trouve donc aucune autocensure ou restriction d’autre genre. En plus, considérant que Cron est toujours déporté quand il écrit ces lignes, il n’est pas astreint aux évènements qu’il décrit, mais se trouve toujours dans leur intérieur.

L’intérêt ne vient pas seulement de ce que Cron raconte, mais aussi de comment il se positionne par rapport aux évènements racontés, de comment il les classe et les évalue. Ce qui est surprenant est combien Cron se montre critique de la Commune et ne cherche pas à l’idéaliser devant la postériorité. Il critique surtout le manque d’organisation, l’expertise manquante des acteurs principaux, mais aussi l’intégration de gens questionnables ou même délinquants. Son jugement est également sévère par rapporte à l’exécution des deux généraux le 18 mars, et plus tard celle des otages :

« Comment vous, Républicains, aujourd’hui vous brûlez publiquement la guillotine parce que vous trouvez ignoble que la justice humaine (soi-disant) réponde par un assassinat à un autre assassinat, mais le lendemain vous ne guillotinez plus c’est vrai, mais vous fusillez des masses dont la majorité ne vous a jamais rien fait de mal.
Ce que vous trouvez injuste chez le juge […], le trouveriez-vous juste […] quand c’est fait par vous ?
Vous vous battez pour votre liberté dites-vous, mais alors voudriez-vous enchaîner celle de vos frères qui ne pensent pas exactement comme vous ?
Non ! Républicains ou soi-disant tels, commencez par prouver que votre gouvernement est le plus beau, le plus juste, loyal et le plus économique de tous les autres gouvernements, qu’il protège, qu’il régit & qu’il administre de la manière la plus juste, qu’il ne vit que par la volonté de la majorité nationale […]et en faisant droit aux réclamations justes et loyales d’une minorité quelconque. » (61)

Et il semble voir même une coresponsabilité des dirigeants communards pour les milliers de fédérés morts pendant la semaine sanglante, surtout de la part de ceux qui s’enfuient pour sauver leur peau au lieu de se battre jusqu’à la fin :

« Gens incapables ou brutes sauvages qui traînez derrière vous cette foule affolée chassée de ses quartiers, que tout le sang versé tombe sur vos têtes, gardez-en la responsabilité, mais ne revenez plus […]. Votre valise est prête, votre chemin est frayé, vous allez quitter la lutte que vous avez enflammée vous-mêmes pour mieux satisfaire votre cupidité, vous allez abandonner ces pères de famille qui ont eu la bonhomie de croire à vos paroles hypocrites. Ils sont là, ces hommes, vos victimes. Là, les voyez-vous ? En voilà un, deux, dix, vingt, cent, mille et mille qui tombent derrière la barricade qu’ils défendent pendant que vous liez les cordons de vos… bourses pour les abandonner lâchement ou dernier moment et aller vivre tranquillement à l’étranger […] !
Entendez-vous les plaintes et les gémissements des veuves et des orphelins dont le mari et père vient d’être tué ? Leur donnerez-vous au moins du pain ?
Entendez-vous ces fusillades de masses d’hommes traînés à votre suite qui sont tombés entre les mains de cette soldatesque ivre de sang et d’eau-de-vie, qui a perdu jusqu’à son instinct humain et qui fusille, fusille et fusille encore !!!… » (59)

Mais encore plus il accuse évidemment les soldats versaillais :

« Oui ! Généraux, officiers, sous-officier et soldats français, vous êtes courageux jusqu’à la férocité quand vous avez devant vous un peuple aveuglé, abandonné de ses chefs et surtout inexpérimenté ; quelle gloire et quels honneurs avez-vous acquis dans ces mémorables journées de Mai 1871 ?
Si en 1870, vos généraux et officiers avaient seulement montré la 10ème partie du courage qu’ils ont montré à l’entrée de Paris ; savez-vous ce qui serait arrivé ? » (59-60)

Ceci lui a été aussi reproché lors de son procès, se référant à des écrits précédents :

« Enfin Cron est un homme des plus dangereux car après la chute de la Commune à laquelle il avait pris une si large part comme combattant, il a prouvé qu’il était aussi un révolutionnaire convaincu en rédigeant un cahier intitulé : Les Idées d’un Démocrate alsacien dédiées à ses enfants et à la Génération future. Cahier où Cron, après avoir traité les soldats d’égorgeurs et d’assassins, pose les bases et les principes d’une nouvelle révolution. » (241)

Toutefois, malgré ses déceptions et la répression féroce, Cron reste fidèle à ses idéaux et convaincu d’avoir fait la chose juste :

« Je n’ai jamais failli à l’honneur et soyez assuré que jamais votre fils Camille ne tachera votre nom […]. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour pour mon sol natal et par conviction, je l’ai fait pour arriver à mener un meilleur sort pour cette masse que l’on appelle les ouvriers, nos ennemis nous ont vaincus, tant pis pour nous mais au moins cette lutte sanglante qui a duré 71 jours n’aura pas été inutile à la cause du peuple car elle a voulu d’abord l’anéantissement de tous les projets de restauration monarchique en France et la proclamation définitive de la République, ensuite les franchises municipales de Paris qui a toujours été maintenu jusque-là, sous  la tutelle gouvernementale. Voilà mon père ce que nous avons fait et je suis certain que sous ce rapport vous savez bien que votre fils a fait son devoir de citoyen et que au lieu de le blâmer, vous en êtes fier. » (95-96)

Au-delà du jugement moral, la Commune est présente dans le récit de Cron surtout à travers ses expériences de la guerre civile.

Les réflexions de Cron sur la guerre, ou plutôt les guerres, m’ont frappées par leur actualité. Ainsi il écrit après avoir appris des bruits sur une nouvelle guerre en Europe :

« Je ne fais qu’un vœu, c’est le maintien de la paix. A qui rapporte la guerre ? Aux monarques et leurs satellites qui trempent leurs mains d’assassins dans le sang, ensuite les essuyent avec l’or des peuples vaincus. Quand viendra le jour où les peuples comprendront tous que les rois ne sont pas plus d’un homme et que la guerre commandée par eux n’est qu’un crime fratricide ? […]
Les pères et mères enseigneront-ils bientôt à leurs enfants leurs droits et leurs devoirs ?
O ! alors les enfants se diront, nous sommes au monde pour être utiles à nos parents et à nos concitoyens, aucun homme au monde n’a le droit de me forcer de quitter les pauvres vieillards qui m’ont donné le jour, me faire partir loin de mes foyers, me jeter dans un champ de bataille vis-à-vis d’autres malheureux, comme moi, et nous faire assassiner les uns les autres le plus possible et cela pour la plus grande gloire d’un monarque sanguinaire et bestial .
Non ! Quand tous les enfants connaîtront les Droits de l’Homme, nous n’aurons plus de guerre et par cela même plus de tyrans !
Les mots Patrie, Honneur, Gloire et Frontière n’ont été inventés que pour l’animosité des nations les unes contre les autres et ce qui fait la force des oppresseurs, la division des peuples les laisse regner tranquillement mais le jour où les nations traverseront les ruisseaux qui les séparent et se tendront fraternellement la main, ce jour-là le règne des vautours et d’autres oiseaux de proie à figures humaines sera terminé et la Paix maintenue éternellement dans l’Univers, alors, peuples il n’y aura plus de patries, plus de peuples, plus de frontières, il n’y aura que des hommes, l’univers et le bonheur de tout le monde par conséquent. Vive la Paix !» (141-142)

Ces six cahiers, dont le troisième a malheureusement été perdu, enrichis par les documents du procès et des nombreuses annotations nous donnent donc des aperçus précieux au temps tourmenté que leur auteur a vécu. Leur publication donne une voix au protagoniste du récit, ce communard si peu connu, une voix qui partage des pensées avec nous qui sont en partie toujours si pertinentes même en 2022.  

L’histoire d’une fille qui découvre le secret de sa propre histoire (Alice Alénin – Rouge de Sang)

En 1888, Aurore Brisson a 17 ans. Elle est orpheline, ses parents sont morts peu après sa naissance. Par conséquence elle a été élevée par son oncle et sa tante, la sœur de sa mère. C’est une famille bourgeoise, l’oncle en particulier semble avoir beaucoup d’influence. Jusqu’à présent, Aurore n’a jamais questionné sa vie. Elle a même consenti à un mariage arrangé dans le proche avenir. Elle joue simplement le rôle qui lui a été assigné comme fille bourgeoise.
Tout à coup tout devient différent quand une série d’évènements et découvertes met toute la vie qu’elle a vécue jusqu’à ce moment en question : l’histoire sur ses origines, le monde dans lequel elle bougeait, ses convictions… Depuis cette révélation elle se met en quête de la vérité sur la mort de ses parents qui, comme elle découvre, sont morts à cause de la répression de la Commune. Le long du chemin Aurore rencontre Louise Michel qui l’aide à trouver le frère de son père dont la sincérité et la bonté émeuvent Aurore car elle n’est pas habituée à cela à la maison. Encore et toujours, son chemin se croise avec celui de Raphaël, un jeune ouvrier. Les deux ont plus de choses en commun qu’ils le pensent au commencement et vers la fin du livre, elle commence à découvrir qu’elle éprouve ces émotions pour lui, qui ne veulent pas se former par rapport à son fiancé. Dans la nouvelle bonne, Victoire, enfin elle trouve une confidente et une amie. Pas après pas, elle commence à trouver son propre chemin.
Au-delà de cette découverte de soi-même, ce coming of age, et les aspects historiques de la Commune en rétrospective jusqu’à l’affaire Dreyfus en épilogue, ce livre se lit presque comme un roman policier. En fait, dans la volonté de découvrir son propre histoire, Aurore devient détective sans le savoir et découvre un terrible secret qui l’expose à un danger de mort…

Puisque le livre a lieu en 1888, la Commune de Paris se trouve surtout dans les rétrospectives, mais aussi dans le prologue du livre raconté à travers la perspective des parents d’Aurore. Dans peu de pages, l’autrice réussit à transmettre dans une manière croyable les émotions des communard(e)s qui comprennent que dans quelques secondes tout ce pour quoi ils se battent sera perdu pour toujours, et leurs espoirs sont détruits.
La mère d’Aurore reçoit une voix aussi à l’intérieur du livre, par les passages de son journal intime et par la lettre adressée à sa fille. Le journal donne une vue globale sur la Commune aux lecteurs et lectrices. Encore une fois il s’agit d’un livre pour les jeunes, donc c’est probablement la première fois qu’ils apprennent quelque chose sur cet évènement. Il n’est pas très élaboré, mais dans le même temps il apporte beaucoup de plus qu’une simple chronologie des évènements, car ils sont racontés d’une manière subjective et la mère les commente et y joint ses propres impressions. On apprend les espoirs d’une mère communarde d’un nouvel monde dans lequel sa propre fille grandira et les déceptions et les craintes qui augmentent toujours plus quand la guerre s’intensifie. Ce qui est particulièrement impressionnant est qu’elle n’hésite pas à critiquer les mesures de la Commune avec lesquelles elle n’est pas d’accord, comme le décret des otages.
Même s’il s’agit d’un livre de jeunesse, le roman ne cache pas les horreurs de la répression versaillaise, mais à cause de la narration rétrospective il n’y a pas de scènes trop graphiques. Ici ou là le livre est toutefois plus triste encore que la réalité historique, en particulier dans le sort de la mère qui est condamnée à mort en novembre 1871 et exécutée. D’après ce que je sais, une fois passé le temps des exécutions sommaires, les Versaillais n’osaient pas à exécuter d’autres femmes, même si Louise Michel avait demandé de partager le sort de ces compagnons d’armes masculins. Si je ne me trompe pas, il y avait certes des femmes condamnées à mort, mais toutes ont eu leurs peines commuées en travaux forcés.
La lettre à Aurore de sa mère à la fin du roman est également très touchante, une lettre qu’elle lui avait adressée avant d’être exécutée. Cette lettre me faisait penser à une autre lettre de ce même genre, écrite par une mère qui attendait le même sort. Il s’agit de Milada Horáková.

Parfois le roman reste un peu trop dans le contraste entre classe ouvrière et bourgeoisie, entre bon et mal, même s’il s’agit beaucoup de surmonter ces mêmes préjudices et contrastes de classe. On oublie un peu que la réalité sociale était beaucoup plus complexe.

Parfois j’aurais désiré un peu plus de profondeur dans la narration. Cela vaut évidemment surtout pour la partie sur la Commune. Les entrées du journal intime de la mère par exemple sont très brèves et concises, ce qui permet une vue globale sur la Commune comme évènement et comme expérience, mais on ne peut pas vraiment s’y immerger. Une chose que j’espère toujours trouver dans ces romans est une révélation sur comment il était de vivre la Commune, mais ce n’est pas facile à découvrir malheureusement, car le quotidien est une des choses plus difficiles à reconstruire car il nous manque de témoignages directs, de vraies entrées de journal de communard(e)s sur leur expérience de la Commune jour après jour. C’est une chose que j’essaye de comprendre, moi aussi, à travers mon imagination, mon possible futur roman, mais c’est une chose où j’ai aussi des difficultés.
Aussi j’aurais aimé suivre encore Aurore dans sa nouvelle vie, voir comment elle réussit à trouver son propre chemin. Et j’aurais voulu connaitre mieux l’oncle paternel, quel était son rôle dans la Commune, s’il a été déporté, lui qui était aussi sur la liste des prisonniers. Et je regrette aussi qu’on ne découvre pas comment les parents d’Aurore se sont connus.

Espoir et angoisse d’un communard amnistié : La Traversée de Gérard Hamon

Quoi faire après l’amnistie? C’est une des questions que se pose le protagoniste du livre de Gérard Hamon. Ce roman se présente sous la forme d’un journal rédigé par un communard amnistié pendant le voyage de retour. Il contient des détails du voyage, mais c’est aussi une forme de réflexion psychologique. En fait le protagoniste non nommé (ou plutôt anonymisé, il s’appelle en fait *** ***) se trouvait dans un état qui se peut considérer presque comme une hibernation qui a duré plusieurs ans. Ce n’est qu’avec l’amnistie et ce voyage de retour qu’il semble avoir complètement repris conscience de son existence qu’il explore avec les pages écrites non pas pour être publiées mais pour regagner et comprendre mieux le sens de son propre passé, présent et futur.

Encore une fois nous retrouvons une relation intéressante entre fiction et réalité historique. Tous les déportés que le protagoniste rencontre sont réels. Le même vaut aussi pour le commandant du navire. L’auteur a consulté les dossiers et beaucoup de sources, en particulier en ce qui concerne les conditions de transport des déportés pendant les voyages de l’aller et du retour. L’auteur décrit ce processus de recherche à la fin du livre. Là on découvre aussi que le protagoniste est aussi inspiré par un communard réel.

En particulier, le voyage à bord du Var est évoqué avec une précision très réaliste et tangible. Le même vaut pour les informations retrouvables dans les dossiers. Cependant les références à la déportation et à la Commune restent beaucoup plus vagues. La déportation est décrite en particulier comme une période d’inertie et de repli sur soi même. Elle n’est racontée que dans des épisodes isolés et des réflexions généralisées. Le temps de la Commune est aussi peu concrétisé. C’est une période de grand espoir pour un homme qui s’est laissé entrainer par la foule avec laquelle il a partagé certains espoirs et convictions. Mais pendant tout ce temps il n’a pas eu la possibilité de comprendre toute la dimension de ce qui a été la Commune. A part quelques idées c’est surtout la guerre civile qui reste dans la mémoire du protagoniste et qui le poursuit même dans des cauchemars. Les relations temporelles des faits de la Commune évoquées dans les écrits du narrateur et les fragments de dialogue qu’il cite restent confuses et vagues, dans des cas isolés fausses ou au moins très improbables. Ce dernier vaut en particulier pour des femmes qui se lancent sur les généraux Lecomte et Clément-Thomas et veulent venger leurs maris « massacrés par les Versaillais ». J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une simple erreur de dénomination, et qu’il se réfère peut-être aux évènements de juin 1848 dont l’implication de Clément-Thomas est évoquée quelques pages avant. Mais ce ne peut pas être le cas parce qu’il s’agit d’une chose qui doit s’être passée très peu de temps avant, puisqu’une femme « exposa sous le nez de Lecomte la plaie fraîche […] de la morsure de la balle du fusil d’un soldat assaillant alors qu’elle tentait de venir en aide à son mari mortellement blessé. » Cet épisode aurait donc dû avoir lieu le 18 mars même ? De ce que je sais il n’a pas eu de massacres commis par les Versaillais ce jour-là, mais je me laisse volontairement convaincre autrement par des sources plus fiables qu’un roman. Il reste donc ouvert s’il s’agit d’une erreur de recherche, une libre interprétation du fait que le général Lecomte a ordonné de tirer sur la foule (a-t-il eu des soldats qui ont effectivement tiré ?) ou c’est peut-être le résultat de la mémoire confuse et peu fiable des personnages avec ces 8 ans de distance. Dans le même passage il y aussi des hésitations sur les noms des généraux qui sont appelés une fois Lecomte et Thomas, puis deux fois Lecomte et Clément et enfin Clément et Thomas.

En tout cas il s’agit d’un livre intéressant à lire qui contient tous les souvenirs, les souffrances mais aussi les espoirs d’un groupe de communards inconnus. En le lisant nous partageons avec eux les privations d’un voyage en mer, l’ennui de mois passés dans l’attente. Peu à peu nous découvrons leurs histoires, qui sont pleines de souffrance, de familles déchirées, de guerre et de mort. Mais nous découvrons aussi quels sont leurs compétences, leurs idéaux avec lesquels ils n’ont pas rompu malgré tout. Les conditions du voyage ne sont pas faciles, mais cette fois c’est un retour, c’est un trajet guidé par l’espoir et par la libération. De plus en plus la mémoire des souffrances endurées est remplacée par la curiosité envers ce qu’ils retrouveront en France. Cette curiosité est pleine de craintes mais aussi d’espoir. C’est ainsi que le livre se termine, dans l’incertitude quand même rassurante de communards amnistiés, déportés redevenus citoyens.

Hamon, Gérard. La Traversée: Retour de bagne d’un communard déporté. Rennes: Éditions Pontcerq, 2016.

Discussion du livre sur le site des Ami(e)s de Henri Guillemin

Pour ceux qui aimeraient maintenant savoir comment le voyage de retour a été vécu par un communard réel, le journal de Jules Renard est disponible librement sur Gallica.

Un roman, deux perspectives sur la semaine sanglante

Comment raconter les horreurs de la semaine sanglante ? Cette question préoccupe tous ceux qui ont entendu parler de l’écrasement de la Commune et veulent que les gens sachent la vérité sur ce terrible épisode de l’histoire française. Cela vaut en particulier pour les auteurs de la fiction communarde. A mon avis, le roman de Yvonne Singer-Lecoq est un exemple brillant de la réussite de cette entreprise. C’est un roman à la fois bien écrit et difficile à digérer à cause de son contenu réalistiquement amer.

La particularité de ce roman est que la semaine sanglante est racontée dans deux perspectives qui alternent. D’un côté nous avons une enseignante polonaise nommée Wanda qui est sans doute partisane de la Commune dans laquelle elle avait des grands espoirs. Son compagnon Nicolas, avec lequel elle partage la passion pour l’éducation, est membre de la Commune. Pendant ces derniers jours de la Commune elle aide à construire une barricade et prend soin des blessés. Avec elle nous faisons connaissance des habitants du quartier et en particulier de Flore et de son amant Victor qui commandera la barricade. Ici deux mondes différents de la Commune se rencontrent : d’un côté nous avons la polonaise exilée passionnée par l’éducation qui appartient à la modeste bourgeoisie et de l’autre l’ouvrière pauvre, illettrée, encore jeune mais déjà marquée par les conditions du travail, mère d’un petit enfant, vêtue en fédéré qui veut se battre comme les hommes. Et malgré ces différences les deux femmes deviennent des amies pendant cette semaine fatidique. A la perspective de Wanda s‘ajoute celle de Vincent, simple soldat versaillais, normalement ouvrier à la campagne. Lui, contre sa propre conscience, est forcé non pas seulement à percevoir des atrocités, mais aussi à les commettre. S’il avait refusé, lui aussi l’aurait payé de sa vie. Il en ressort traumatisé, comme on dirait aujourd’hui. Orphelin élevé par les curés et jusqu’à présent apolitique, il commence à se poser des questions. C’est très intéressant de suivre son propre développement personnel. Pour se consoler, Vincent pense sans cesse au grand amour de sa jeunesse. C’est Flore, qu’il a connue avant qu’elle soit partie pour Paris. Inévitablement les deux perspectives se rapprochent, se superposent le 28 mai sur la barricade de la rue des Envierges de Belleville avant de se séparer à nouveau et définitivement.

Les faits de ces événements sont présents d’une manière très détaillée et crédible. Tout ce qui est évoqué semble réaliste, rien n’est enjolivé. On se croit vraiment là, à Paris, à Belleville et ailleurs. Evidement comme toujours quand on raconte la Commune en partant par sa répression, la Commune vivante et avec elle ses espoirs et sa vitalité sont évoquées que par des fragments. Ce le rend difficile de la saisir, elle reste volatile, fugace.

Ce qui m’a impressionnée en particulier est combien l’autrice a eu soin de ne pas présenter une réalité en noir et blanc. Ni les communards, ni les versaillais ne sont pas une masse homogène. On signale en particulier la dispute entre Wanda, essentiellement antiautoritaire et croyante et communarde dans le même temps, et le blanquiste Nicolas à propos des otages. C’est encore plus évident chez les versaillais. Ce ne sont pas tous des monstres sanguinaires non plus. Le livre montre qu’il y a même des désagréments entre les généraux à propos des prisonniers. Il y a tout l’éventail de versaillais : il y a ceux qui se divertissent en chassant et fusillant ; il y a celui qui au commencement est indifférent aux massacres mais qui dit à la fin que c’est trop ; il y a Vincent qui questionne les méthodes de l’armée versaillaise dès du commencement de la semaine sanglante mais qui n’ose pas désobéir et il y a aussi ce soldat qui refuse de fusiller les prisonniers et qui est fusillé à son tour.

Même si le contenu est pesant, aggravé encore par les changements de perspective, c’est un roman très réussi qui transmet les évènements et leur réflexion dans les pensées et les émotions des acteurs et actrices d’une manière détaillé et crédible. Après Liberty’s Fire c’est le deuxième roman qui s’intéresse aux simples soldats versaillais et à l’effet qu’il fait sur leur conscience quand ils comprennent qu’ils sont utilisés pour commettre des atrocités, des crimes de guerre. Le livre a été publié en 1979, donc probablement il sera difficile de s’en procurer un. J’aimerais donc remercier la bibliothèque de Genève pour l’avoir rendu accessible pour moi. En tout cas il s’agit d’un ouvrage qui mériterait d’être redécouvert.

Singer-Lecocq, Yvonne. Votre pavé, citoyen: roman. Paris: Stock, 1979.