Un roman, deux perspectives sur la semaine sanglante

Comment raconter les horreurs de la semaine sanglante ? Cette question préoccupe tous ceux qui ont entendu parler de l’écrasement de la Commune et veulent que les gens sachent la vérité sur ce terrible épisode de l’histoire française. Cela vaut en particulier pour les auteurs de la fiction communarde. A mon avis, le roman de Yvonne Singer-Lecoq est un exemple brillant de la réussite de cette entreprise. C’est un roman à la fois bien écrit et difficile à digérer à cause de son contenu réalistiquement amer.

La particularité de ce roman est que la semaine sanglante est racontée dans deux perspectives qui alternent. D’un côté nous avons une enseignante polonaise nommée Wanda qui est sans doute partisane de la Commune dans laquelle elle avait des grands espoirs. Son compagnon Nicolas, avec lequel elle partage la passion pour l’éducation, est membre de la Commune. Pendant ces derniers jours de la Commune elle aide à construire une barricade et prend soin des blessés. Avec elle nous faisons connaissance des habitants du quartier et en particulier de Flore et de son amant Victor qui commandera la barricade. Ici deux mondes différents de la Commune se rencontrent : d’un côté nous avons la polonaise exilée passionnée par l’éducation qui appartient à la modeste bourgeoisie et de l’autre l’ouvrière pauvre, illettrée, encore jeune mais déjà marquée par les conditions du travail, mère d’un petit enfant, vêtue en fédéré qui veut se battre comme les hommes. Et malgré ces différences les deux femmes deviennent des amies pendant cette semaine fatidique. A la perspective de Wanda s‘ajoute celle de Vincent, simple soldat versaillais, normalement ouvrier à la campagne. Lui, contre sa propre conscience, est forcé non pas seulement à percevoir des atrocités, mais aussi à les commettre. S’il avait refusé, lui aussi l’aurait payé de sa vie. Il en ressort traumatisé, comme on dirait aujourd’hui. Orphelin élevé par les curés et jusqu’à présent apolitique, il commence à se poser des questions. C’est très intéressant de suivre son propre développement personnel. Pour se consoler, Vincent pense sans cesse au grand amour de sa jeunesse. C’est Flore, qu’il a connue avant qu’elle soit partie pour Paris. Inévitablement les deux perspectives se rapprochent, se superposent le 28 mai sur la barricade de la rue des Envierges de Belleville avant de se séparer à nouveau et définitivement.

Les faits de ces événements sont présents d’une manière très détaillée et crédible. Tout ce qui est évoqué semble réaliste, rien n’est enjolivé. On se croit vraiment là, à Paris, à Belleville et ailleurs. Evidement comme toujours quand on raconte la Commune en partant par sa répression, la Commune vivante et avec elle ses espoirs et sa vitalité sont évoquées que par des fragments. Ce le rend difficile de la saisir, elle reste volatile, fugace.

Ce qui m’a impressionnée en particulier est combien l’autrice a eu soin de ne pas présenter une réalité en noir et blanc. Ni les communards, ni les versaillais ne sont pas une masse homogène. On signale en particulier la dispute entre Wanda, essentiellement antiautoritaire et croyante et communarde dans le même temps, et le blanquiste Nicolas à propos des otages. C’est encore plus évident chez les versaillais. Ce ne sont pas tous des monstres sanguinaires non plus. Le livre montre qu’il y a même des désagréments entre les généraux à propos des prisonniers. Il y a tout l’éventail de versaillais : il y a ceux qui se divertissent en chassant et fusillant ; il y a celui qui au commencement est indifférent aux massacres mais qui dit à la fin que c’est trop ; il y a Vincent qui questionne les méthodes de l’armée versaillaise dès du commencement de la semaine sanglante mais qui n’ose pas désobéir et il y a aussi ce soldat qui refuse de fusiller les prisonniers et qui est fusillé à son tour.

Même si le contenu est pesant, aggravé encore par les changements de perspective, c’est un roman très réussi qui transmet les évènements et leur réflexion dans les pensées et les émotions des acteurs et actrices d’une manière détaillé et crédible. Après Liberty’s Fire c’est le deuxième roman qui s’intéresse aux simples soldats versaillais et à l’effet qu’il fait sur leur conscience quand ils comprennent qu’ils sont utilisés pour commettre des atrocités, des crimes de guerre. Le livre a été publié en 1979, donc probablement il sera difficile de s’en procurer un. J’aimerais donc remercier la bibliothèque de Genève pour l’avoir rendu accessible pour moi. En tout cas il s’agit d’un ouvrage qui mériterait d’être redécouvert.

Singer-Lecocq, Yvonne. Votre pavé, citoyen: roman. Paris: Stock, 1979.

La Commune rendue vivante – „Liberty’s Fire“ de Lydia Syson

Je viens de terminer ma lecture du livre « Liberty’s Fire » de Lydia Syson que j’ai aimé beaucoup.

Même si l’autrice se prend quelque liberté d’interprétation on voit qu’il y a beaucoup de recherche historique dedans. Dans mon avis elle est vraiment réussie à faire vivre ces semaines de la Commune et ça avec un large spectrum de perspectives et des personnages différents dans le charactère, dans leur opinion, mais aussi dans la provenance sociale. Quand on lit cela, ce n’est jamais ennuyeux, en fait on ne peut plus finir. On vit ces mois de mars à mai avec ces personnages. On peut même dire qu’on commence à partager leur vie, leur peur, leur espoir, leur amour (et les peines d’amour). On va avec eux dans le théâtre, dans les comités, au cimetière, sur les barricades, on se cache dans le train pour Genève…

Il y a Zéphyrine que la pauvreté porte presque à la prostitution, mais qui trouve de l’espoir et une nouvelle tâche de vie dans la Commune ensemble à son amie Rose. Il y a Anatole, violoniste et membre de la garde nationale dans le même temps, qui sauve Zéphyrine comme il avait déjà sauvé une chatte pendant le siège. Il y a l’américain Jules qui est envoyé à Paris par son père pour connaître le monde capitaliste de France, mais qui préfère s’occuper de la photographie et documente la Commune en photo. Puis il y a Marie, la chanteuse, qui est la plus sceptique vers la Commune, et profondément inquiète parce elle n’a plus de nouvelles de son frère, qui était fait prisonnier pendant la guerre franco-allemande. J’ai trouvé particulièrement intéressant ce personnage de Emile, le frère, même s’il reste relativement secondaire. C’est surtout parce que vers la fin Marie le retrouve, vivant mais traumatisé parce que fait complice dans le massacre dont il a commencé de comprendre la logique : « Je savais que ce n’était pas possible qu’ils sont tous coupables. Chacun le pouvait voir. Comment c’était possible qu’ils étaient coupables tous ? » Mais il n’avait pas autre choix que d’obéir… Je crois que ça illustre bien comment Syson est entrée dans la profondeur.

Ce livre montre la situation dans la complexité, loin d’une simple division en noir et blanc, et aussi laisse espace à sentiments la méfiance et à la trahison et leurs conséquences. Il ne cache pas le tragique des évènements, mais il finit par une fin prometteuse mais ouverte…