Une lettre d’un communard inconnu et la recherche de son histoire

Récemment j’ai redécouvert une lettre écrite par un communard détenu sur un ponton en septembre 1871. Je l’ai trouvée digitalisée sur internet, parce qu’elle était vendue avec d’autres documents similaires, tous liés à la détention et la déportation des communards. Des extraits sont disponibles ici : https://www.rouillac.com/fr/lot-399-118080-guerre_1870_1871_commune_paris_arrestations

Voilà la lettre :

Et voilà une transcription adaptée (de la partie que je suis réussie à lire) :

Ile d’Aix le 11 7bre 1871
Chers parents,
Je vous écris ces deux mots pour vous dire que je suis à bord de l’Orne. Je me porte assez bien pour le moment. Ne vous chagrinez pas. Embrassez Louise et le petit Louis. Envoyez-moi du papier dans votre lettre car je n’ai pas un sou. Rien de plus à vous dire pour le moment. Je vous embrasse tous de tout cœur. Votre fils pour la vie Louis Colson
A bord de l’Orne dans la rade de l’ile d’Aix
Charente Inférieure

J’ai lu cette lettre plusieurs fois déjà, essayé de la comprendre de toutes les façons. Mais cette fois je me suis dit que je vais essayer de trouver des informations sur celui qui l’a écrite.

Grâce à la base de données https://communards-1871.fr/ j’ai réussi à identifier l’expéditeur de la lettre comme Louis Colson, né en 1850. Là j’ai aussi découvert qu’il existe de lui un dossier dans les Archives nationales d’Outre-mer, ce que veut dire qu’il a été déporté. Ce dossier est disponible sur internet ici et m’a donné des nouvelles informations à son propos. J’ai alors découvert qu’il a été condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire parce que le 18e conseil de guerre l’a retenu coupable « 1° de désertion à l’intérieur d’un territoire en état de siège ; 2° d’avoir porté publiquement un uniforme et une arme apparente dans un mouvement insurrectionnel et d’avoir fait usage de cette arme ». J’ai aussi pu déduire que l’accusation de désertion est liée au fait qu’il était un soldat. Le dossier indique que Colson est arrivé en Nouvelle-Calédonie à la fin de septembre 1873 par le Calvados. Quelque mois avant, sa peine a été commué en déportation simple. En 1874, il a obtenu l’autorisation à habiter à Uarai ou Urai. En août 1875 sa conduite et son travail sont considérés passables. En Octobre de la même année cependant il est noté « Paresseux. Ivrogne. A abandonné sa concession ». Si j’ai bien compris, cette évaluation a contribué à son retour à l’ile des Pins. En 1879 il a toutefois été gracié et est reparti pour la France en juin de la même année par la Picardie.

Louis Colson a aussi une entrée dans le Maitron, qui reste incomplète, mais fournit des nouvelles indications sur la vie de notre communard.

J’ai découvert comme ça des nouvelles informations sur ses activités pendant la Commune :

Soldat de la classe 1870 au 23e bataillon de chasseurs, il était, le 17 mars 1871, caserné au Mont-Valérien et se rendit à Paris ; il y fut fait prisonnier le lendemain, dit-il, et libéré le 26 ; il s’enrôla le 13 avril dans la 4e compagnie de marche du 185e bataillon de la Garde nationale et fut nommé fourrier le 18 mai ; il fit une chute de cheval, le 20 mai, et fut transporté à Bicêtre ; il fut fait prisonnier le 25.

Sur sa détention et déportation l’article reporte les indications suivantes :

Il fut incarcéré à Rochefort et le 18e conseil de guerre le condamna, le 5 juillet 1872, à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire, peine commuée, le 16 janvier 1873, en déportation simple, et remise le 15 janvier 1879 ; il rentra par la Picardie.

Mais une chose en particulier a suscité son attention :

Il s’était marié le 10 septembre 1872 à la mairie du XIIIe arr. et avait reconnu un fils né à Paris le 2 mars 1870 ; sa femme le rejoignit en Nouvelle-Calédonie et eut un deuxième enfant.

Cette découverte m’a tellement rendu curieuse que je n’ai pas hésité à rechercher l’acte de mariage dans les Archives de Paris. Et avec les informations détaillées de l’article je l’ai trouvé rapidement. J’espérais de trouver des réponses a des questions diverses, lié aux informations que j’avais trouvé. Est-ce que Louise et le petit Louis mentionnés dans la lettre sont son épouse et le fils qu’il reconnait lors du mariage ? Et comment est-il possible que Colson ait pu se marier à la mairie du 13e arrondissement de Paris quelque mois après sa condamnation à la déportation ?

Voici l’acte de l’état civil :

Ainsi j’ai découvert que l’épouse s’appelle en fait Louise Nicole Anneçon et leur fils François Louis. En outre la composition des témoins indique que Louis Colson n’est pas entièrement en liberté même s’il lui est autorisé de se rendre à la mairie. En fait deux d’entre eux ont comme profession « inspecteur de sûreté ».

J’ai aussi trouvé un passage qui distingue cet acte des autres que j’ai consulté dans les derniers mois et qui datent en particulier du temps de la Commune. C’est que les certificats de baptême ont été nécessaires pour confirmer les dates de naissances affirmées par les parents. Je m’imagine que c’est parce que les deux époux sont nés à Paris et donc leurs actes de naissance ont été détruit par l’incendie de l’Hôtel de Ville à la fin de la Commune.

Encore une fois je reste tellement enchantée de combien de détails et informations historiques on peut trouver dans des documents apparemment insignifiants comme une lettre et un acte de mariage.

P.S.

Quand cet article était en attente de publication, j’ai découvert que les actes de l’état civil de la Nouvelle-Calédonie sont également numérisés. Et naturellement j’ai commencé à les feuilleter. Et puis, tout à coup, je trouve l’acte de naissance du deuxième enfant de Louis Colson, Gabriel Louis, né à l’ile des Pins en 1877.

Quelle émotion feuilleter dans l’état civil de Paris du printemps 1871

Une chose fondamentale, si on commence à s’occuper de la Commune dans le sens plus profond, une fois découvert les évènements principaux, est le désir d’apprendre aussi comment c’était la vivre. Ceci malheureusement est plus difficile que découvrir les évènements. On doit rechercher de plus, tout en découvrant que beaucoup de ceux qui ont vécu la Commune et qui l’ont animée n’ont pas laissé beaucoup de traces disponibles au-delà du temps.

Une méthode pour me connecter à la Commune sont les actes de l’état civil. Plusieurs fois déjà je me suis perdue en les feuilletant. Grâce aux Archives de Paris qui les ont digitalisés et rendus donc accessible à tous, c’est facilement possible de la maison.

Il s’agit de documents beaucoup moins révolutionnaires que autres sources conservées du temps de la Commune, comme les affiches et les journaux. En fait on observe une certaine continuité avec le temps avant et après la Commune. Quand même les actes de l’état civil nous peuvent illustrer aussi beaucoup des choses. Ces documents d’un travail banal et quotidien, mais également important, représentent en fait en manière assez symbolique l’histoire de la Commune.

Ils témoignent de la vie quotidienne d’une ville dans des temps peu ordinaire. C’est de l’histoire vivante, d’une ville où on nait, on se marie, on meurt, même si parfois les circonstances sont particulières. Ils témoignent d’une administration qui fonctionne malgré tous les défis auxquels la Commune doit faire face dans le même moment. Et malgré la reprise de la forme des actes avant la Commune, on retrouve quand même des témoignages du temps dans lequel on se trouvait. Dans plusieurs arrondissements les membres de la Commune agissants en tant que officiers de l’état civil sont introduits comme tels dans les actes. Puis il y a aussi des petites adaptations symboliques comme une mairie qui devient maison commune. Le nom fait évidemment référence à la Commune, mais en ne l’appelant pas maison communale (« maison de la Commune », nom diffusé ici en Suisse pour les administrations municipales), mais maison commune (donc « maison de tous, maison que nous partageons ») une valeur symbolique très caractéristique est évoquée. Et puis on a évidemment les signatures des membres de la Commune.

Dominique Régère introduit comme membre de la Commune dans un acte de mariage
La maison commune du 13e arrondissement

Mais les actes de l’état civil ne documentent pas seulement la vie dans la Commune, mais aussi sa fin. On y trouve un angoissant nombre de décès à la fin de mai. En plus on a le document émouvant du mariage de Tony-Moilin condamné à mort, fait en urgence quelques heures seulement avant son exécution, dont j’ai écrit il y a quelque semaine. Mais la conséquence plus évidente de la répression de la Commune, qu’on trouve dans les actes de l’état civil, est celle de bâtonner les actes rédigés pendant la Commune. En fait c’est la première chose dont on s’aperçoit quand on les consulte. Qui veut s’occuper de ces documents authentiques de la Commune doit se confronter aussi avec cette tentative dans le même temps légale et graphique-symbolique d’invalider ces actes et avec eux dans un certain sens aussi l’expérience de la Commune comme telle.

Exemple de acte de naissance bâtonné

Quand je regarde ces actes, dans mon imagination un procès similaire à celui de la connexion avec les lieux s’effectue. Si visiter un lieu dans un certain sens peut me permettre de m’imaginer mieux comment c’était de vire là dans un autre temps, aussi la consultation de ces documents, même si seulement en forme virtuelle, peut activer des réflexions de ce genre. Quand je les regarde, je me rends compte que ce sont les mêmes documents, que les gens de la Commune ont aussi vu quand ils les ont remplis de mots, de noms et de signatures – les Varlin, Tony Moilin, Jean Baptiste Clément et tous les inconnu(e)s qu’on y trouve.

En essayant d’oublier pour un seul moment toutes les modifications suivantes, je commence à m’imaginer comme cet acte, en ce cas un acte de mariage signé pendant la Commune, a été signé. Et je commence à avoir tante envie de savoir comment avait été célébré un mariage pendant la Commune.

C’est aussi ce même jeu de pensée qui m’a fait remplir les yeux de larmes quand du coup j’ai vu Tony-Moilin conscient de sa mort imminente laisser une dernière trace écrite de soi en signant l’acte de son mariage.

Ça fait quelque mois désormais que je connais l’existence de ces actes digitalisés et encore j’aime les découvrir de nouveau et de nouveau. En concluant ce texte je vous invite donc à faire la même chose, à découvrir cette micro-histoire de la Commune dans les Archives de Paris. Elle est , accessible pour tous.

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L’état civil de Paris digitalisé par les Archives de Paris

L’article de blog de Michèle Audin qui m’a inspiré à réfléchir d’une manière plus approfondie sur ma relation avec ces actes de l’état civil

L’article de Michèle Audin sur l’état civil parisien et la Commune

Dans cette offre éducative des Archives de Paris sur la Commune il y a aussi une explication sur les actes d’état civil bâtonnés

Les lettres retenues par la censure comme source paradoxe sur la vie des déportés de la Commune

Je viens donc de lire un autre livre à propos de la Commune. C’est extrêmement émouvant car il s’agit de lettres de ou à déportés de la Commune. Il s’appelle « Lettres retenues – Correspondances censurées des déportés de la Commune en Nouvelle-Calédonie » et est édité par Virginie Buisson.

Le contenu de ce livre s’explique le mieux avec les mots de son éditrice:

„J’ai découvert une correspondance confisquée, des lettres retenues. J’ai lu des lettres d’amour, des lettres d’épouses et de mères, des lettres d’enfants. Ces lettres ne sont jamais parvenues à leurs destinataires, retenues par la censure, par l’arbitraire des gardiens. Par la mort des déportés, égarées dans l’errance des familles acculées à la misère en France“

Malheureusement le travail éditorial n’a pas toujours été fait avec le soin qu’on s’attendrait. Les lettres et les informations accompagnantes ne sont pas toujours assez contextualisés. Dans autres cas les informations dans les textes sont répétitives ou pas directement pertinentes au contenu. Même à l’intérieur des chapitres thématiques parfois les informations ne suivent pas une chronologie logique qui faciliterait la compréhension. Une préconnaissance à propos de la vie des déportés en Nouvelle-Calédonie est une précondition pour comprendre certaines références par exemple à l’intérieur des lettres. Aussi les citations et la bibliographie sont incomplètes.

Mais ces imperfections ne devraient pas distraire du travail important que l’édition de ce livre représente. Il rend accessible des lettres, des histoires d’individus, des informations directes sur les conditions de vie des déportés de la Commune qui autrement seraient restés cachées dans les archives. Il s’agit des lignes écrites pas pour un grand public, des lettres pas arrivées aux destinataires à cause de la censure. Mais si la censure alors a retenu des informations dont on ne voulait pas que les gens en savaient, d’un point de vu d’aujourd’hui paradoxalement elle les a sauvés. Si ces lettres avaient été distribués peut-être une mère aurait eu des nouvelles de son fils, mais probablement cette lettre n’aurait pas été conservée. Mais l’acte de la retenir, de la mettre dans le dossier du déporté aujourd’hui nous permet de gagner des informations précieuses sur la déportation. Il s’agit des lettres de charactère très divers. Je l’ai trouvé très émouvant de les lire. Donc si je conseille de lire ce livre, je recommande également de ne le pas faire dans le train comme moi, parce qu’il y avait des instants où j’ai eu des larmes dans les yeux.

Comme j’ai déjà dit, les lettres se diffèrent de toute façon. Il y a des lettres adressées à membres de la famille, mais aussi celles dirigées vers des entités officielles comme peut-être un ministre. Aussi les raisons pourquoi ces lettres sont conservées dans les archives probablement sont différentes, même si souvent on peut seulement les deviner. Il y a des lettres où il y a des passages très directes sur des évènements politiques, les conditions de la déportation où des autres choses qui ne semblent pas aller ensemble avec la morale du régime d’alors. Si dans ces cas le schème de la censure semble suivre un ordre logique, il y a des autres cas où les lettres semblent complètement inoffensives et la décision de ne pas les transmettre semble fruit de l’arbitraire. Dans autres cas les lettres sont conservées parce que le destinataire était décédé dans le moment où la lettre était transmise. Les lettres adressées aux ministères et autres institutions ont probablement été transmises, mais mises dans les dossiers pour l’archivage.

Les lettres les plus émouvantes ont été pour moi celles de membres d’une famille à un déporté dont ils n’avaient pas de nouvelles depuis des mois, suivis de la simple note écrite en marge qui indique que cet homme s’est suicidé le même jour de la date de la lettre envoyée à lui. La lettre où un déporté, privé de ses droits civiques, donne son approbation pour le mariage de sa fille, mais a besoin de la signature du gouverneur pour valider la sienne, est aussi restée dans ma mémoire. Le même vaut aussi pour une description très détaillée d’une habitation à l’île des Pins.

Mais ils sont les lettres dans leur ensemble qui forment un collage très coloré et multiforme, pourtant fragmentaire, de la vie des déportés à la Nouvelle-Calédonie. Le contenu et la présentation graphique du livre m’ont rappelé beaucoup le travail de Leo Spitzer sur les lettres des prisonniers de guerre italiens pendant la première guerre mondiale que nous avons consulté pendant un séminaire d’italien. Savant qu’il s’agit d’un choix de lettres et pas de toutes les lettres, j’aurais maintenant tant d’envie d’en lire encore, d’en lire toutes qui sont conservées.

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Buisson, Virginie. Lettres retenues – correspondance confisquée des déportés de la Commune en Nouvelle-Calédonie. Documents. Paris: Le cherche midi, 2001.

Dans un document sur la Nouvelle-Calédonie comme terre d’exil et terre d’asyle publié par la ville de Nouméa se trouve une contribution de Nicole Célestin sur le même sujet, avec des autres extraits de lettres et aussi des images.

De la relation entre l’histoire et l’espace ou l’importance des lieux dans la découverte de la Commune

Paris en Mai 1871, source

Comme j’ai déjà mentionné, une semaine plus tard il y avait une autre discussion avec les auteurs et autrices des livres sur la Commune. Son titre était « Comment raconter la Commune ». Même si le thème était très similaire et avec Ludivine Bantigny même une des intervenantes était présente à tous les deux évènements, la discussion a pris des autres directions. Parmi thèmes centrales émergés, celui de l’espace m’est resté particulièrement dans la mémoire.

Au cours de la discussion, les intervenants ont partagé comment leur recherche sure la Commune a changé leur perspective sur l’espace que les entoure et comment l’expérience des lieux des évènements donne une autre dimension à leur vie et comment ils permettent de se rapprocher à la réalité de ceux qui ont vécu l’histoire.

Raphaël Meyssan a raconté comment il a découvert une quatrième dimension dans l’expérience de sa propre ville en recherchant l’histoire d’un communard qui vivait dans le même lieu que lui. Après cette découverte il s’est senti différemment lui aussi, car il a pris conscience de sa propre dimension historique.

Ludivine Bantigny a partagé comment elle a découvert dans sa recherche la présence d’une « immense barricade » sur un carrefour près d’elle. Dans un deuxième pas elle y est allée pour voire si elle sent la présence de cet épisode de l’histoire. Elle a parlé donc de la difficulté de se reconnecter avec l’histoire d’un lieu au de-là du temps parce qu’il a tellement changé. Donc il n’a pas une fore résonance immédiate avec le passé d’un lieu, mais quand même il est là, selon elle, sédimenté.

Michèle Audin n’était pas présente cette fois, mais après la lecture de son roman Comme une rivière bleue je suis convaincue qu’elle aussi aurait quelque chose à dire à propos de ce sujet. Si Ludivine Bantigny parle du narrateur des Damnés de la Commune comme quelqu’un qui se bouge entre les temporalités, je ne peux pas éviter de penser aussi à celui du roman de Michèle Audin. En fait, il y a des divers instants dans le livre où le narrateur explore Paris sur les traces de la Commune. Au commencement c’est Paris du présent avec les réflexions du narrateur qui fait référence à tel ou tel lieu et à ce que s’y passait pendant la Commune tout en essayant de reconstruire cette réalité historique. D’un paragraphe à l’autre pourtant ces commentaires cessent, comme aussi toutes les références au présent cessent, et nous voilà complètement immergés dans le Paris de 1871. 

Encore une fois les pensées exprimées dans la discussion ont trouvé une forte résonance dans mes réflexions, parce qu’ils ont décrit une dimension de la recherche historique que moi aussi j’aime beaucoup. J’aime aussi faire ce genre de jeux de pensée et j’ai aussi déjà éprouvé ce sentiment excitant quand la recherche permet de superposer différentes expériences au-delà du temps à cause de leur localisation géographique commune. Moi aussi j’ai déjà fait cette expérience, que des lieux qu’on croyait connaitre d’un coup se présentent dans une manière différente à cause des résultats d’une recherche historique. Parfois c’est excitant, enrichissant, inspirant, mais parfois aussi effrayant, triste, perturbant. Mais en tout cas c’est comme découvrir de nouveau une place qu’on croyait connaitre.

Une forme comme je pratique ce genre de recherches est en essayant de découvrir la dimension historique de mon propre village, dans les façons plus diversifiées: en regardant une photo des travaux sur un champ où aujourd’hui se trouve notre maison, mais aussi en redécouvrant le monument aux soldats français décédés pendant leur internement ici en 1871, qui se trouve dans un parc ou j’ai souvent joué dans mon enfance.

J’ai aussi toujours aimé visiter les lieux des épisodes historiques qui me passionnent, je me souviens que c’était (et est toujours) le cas pour le Prague de 1968 et 1989, par exemple.

Dans l’année dernière j’ai visité beaucoup Paris virtuellement (sur streetview par exemple) à cause des nouveaux intérêts liés à l’histoire français du 19e siècle et à cause des histoires auxquelles elle m’inspire. Il y a l’histoire de la sœur inconnue d’Enjolras des années 1831-1833, et maintenant la nouvelle histoire sur la Commune. Dans tous les deux cas il était important pour moi d’attribuer les récits à des lieux réellement existants, mais ce n’est pas toujours facile de s’imaginer comment c’était réellement à l’époque parce que beaucoup de lieux ont tellement changé dans le temps.

Quand la pandémie sera, on l’espère, un jour surmonté, j’aimerais tellement aller de nouveau à Paris pour finalement voir les lieux des évènements historiques de juin 1832 et du printemps 1871, ceux des Misérables de Victor Hugo et aussi de mes propres histoires.

Dans un certain sens j’ai aussi envie de reconquérir Paris dans ma mémoire, parce que les souvenirs que j’ai de mon premier et jusqu’à maintenant seul séjour dans cette ville ne sont pas les meilleurs. En fait on a volé le porte-monnaie à mon père et ça et toute une série d’autres petits ennuis ont tellement ruiné le voyage que j’ai complètement oublié de noter dans mon journal les belles choses que nous avons fait et découvert là. Donc je peux seulement reconstruire quelque fragment vague des lieux, de leurs noms etc. Malheureusement les récits de la répression de la Commune m’ont maintenant aussi bouleversé les derniers lieux de ma mémoire jusqu’à ce moment purs des mauvais souvenirs. Le premier de ces lieux était évidemment le Sacré-Cœur (je n’avais aucune idée!). Puis il y a Cadet, notre station métro et aussi le seul lieu lequel je reconnais quand je cherche sur streetview ensemble avec un restaurant alsacien et la Gare de l’Est (ou on fusillait aussi je crois). Malheureusement c’est un autre lieu que je ne peux plus voir avec les mêmes yeux depuis que je sais que c’était là que le 28 mai a été arrêté Varlin. De l’église de la Trinité il a un triste épisode avec un convoi de prisonniers. Et au mur de Notre-Dame-de-Lorette certains croient de voire encore des traces des combats de mai 1871. C’est pour ça que j’ai tellement envie d’aller de nouveau à Paris et de penser cette fois aussi aux évènements plus encourageants, disons les lieux de la Commune vivante par exemple.

Cette superposition des différentes géographies ne se manifeste pourtant pas seulement entre réalités historiques et la réalité contemporaine mais aussi entre la géographie de ces réalités et entre les espaces de mon imagination ou entre les imaginations miennes et celles d’autrui. Ceci n’est pas moins fascinant.

Comme ça j’ai découvert que l’adresse d’une carte de visite de Varlin est seulement à quelque pas du lieu où mon personnage d’Adrienne trouve un chaton en juin 1832.

Le trajet possible parcouru par Varlin de la barricade de la Rue de la Fontaine-au-Roi à la Place Cadet (celle de mes vacances à Paris en 2008) imaginé par Michèle Audin dans son roman passe exactement par la rue ou j’ai placé ma barricade (imaginée, mais pas entièrement inventée car on la trouve sur les cartes de la Semaine Sanglante, parfois dans un bout de la rue, parfois dans l’autre): Rue des Vinaigriers. Alors je me suis imaginé comment le Varlin de son imagination passe par la rue de mon imagination, dans laquelle peut-être il y a encore les restes de ma barricade, tombée deux jours avant (j’espère qu’on ait au moins ramassé les morts, mais je crains autrement)…

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La photo en haut est un extrait du „Plan de Paris avec indication exacte des Maisons et Monuments incendiées [sic], des Batteries et Barricades construites en Mai 1871 et numérotage des Bastions de l’Enceinte“ disponible avec fonction de zoom sur Gallica

Le vidéo de la discussion est disponible sur Facebook

Les Damnés de la Commune

Audin, Michèle. Comme une rivière bleue. Paris: l’ arbalète gallimard, 2017.

Bantigny, Ludivine. La Commune au présent – une correspondence par-delà le temps. Paris: Éditions La Découverte, 2021.

Mon histoire inspirée de Les Misérables de Victor Hugo (développement encore en cours)

Interview avec Michèle Audin sur Eugène Varlin, où on trouve aussi la citation de son livre qui a animé mon inspiration…

Le premier article qui se refère aux discussions sur la littérature et la Commune.

Pour qu’on n’oublie pas les gens de la Commune

C’était le 26 décembre 2020. Le dernier jour de Noël je me suis retrouvé avec des amis dans le chat pour regarder un film ensemble. Nous venons de différents côtés du monde, mais ce que nous unit est la passion pour Les Misérables, passion commune que nous a aidé à survivre ce temps difficile de pandémie. Cet après-midi quelqu’un écrit quelque chose, je ne me souviens même plus quoi exactement, de la Commune de Paris et on a aussi parlé du film de Peter Watkins. Prise de la curiosité j’ai recherché ce film et je l’ai trouvé en version intégrale dans l’internet. Ce que je ne savais pas encore est que c’était le commencement d’une nouvelle passion.

Donc j’ai regardé quelque passage du film, notamment du commencement et de la fin, et déjà j’étais profondément émue. L’histoire de la Commune et surtout de sa fin m’a obsédé d’une telle manière que je ne pouvais pas l’oublier et je voulais savoir de plus.

En quelque journées seulement j’ai assisté à un spectacle particulier, rare mais pas tout à fait inconnu : en si peu de temps tans ma tête les informations reçues se sont réalignées et ont assumé une propre vie. J’ai assisté à la naissance d’une nouvelle histoire, ma propre façon de rendre hommage à la Commune de Paris, à ces gens connus et inconnus qui ont vécu et qui sont aussi souvent morts pour elle.

Jour et nuit je ne faisais pas autre chose que rechercher sur la Commune et d’observer ce miracle d’une histoire, fictive oui, mais fruit de ces recherches réelles. Il me fallait une semaine entière pour comprendre que ma passion s’est réveillée dans le moment plus idéal : à la veille du 150e anniversaire de la Commune.

Et comme ça on est arrivé à mars. Après des mois entiers dédiés avant tout à la recherche de la Commune voilà que commençait en plein la « saison communarde ». Quand j’ai su de l’anniversaire et des choses qui sont prévus à Paris, j’ai regretté de ne pouvoir pas être là dans ces mois pour assister à tout ça en plein à cause de la pandémie. Dans le même temps cette même situation exceptionnelle m’ouvre les portes à des évènements auxquels normalement je n’aurais pas pu participer. Mais maintenant qu’ils sont transférés dans l’espace digital, j’ai participé à des évènements en France, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique et en Italie sans même sortir de ma chambre, ici en Suisse. Et j’ai trouvé tout ça très enrichissant.

Un des premiers évènements que j’ai suivi de cette manière s’appelait « La Commune de Paris hier et aujourd’hui » et était organisé par Les Éditions sociales. Pour moi c’était particulièrement intéressant parce que parmi les participants à cette discussion il y avait Michèle Audin que je connaissais déjà par son blog et dont j’étais en train de lire le roman « Comme une rivière bleue ».

Ce jour-là je me suis dit que je devrais écrire un article de blog à propos de ce livre quand j’aurai le temps pour le terminer. Maintenant le moment est venu. Mais comment parler d’un livre tellement multiforme et variable comme l’expérience et la mémoire de la Commune. Ce n’est pas seulement un livre, une histoire. Ce sont plusieurs livres dans un.

Dans un certain sens le livre raconte l’histoire de la Commune, sans être toutefois un livre d’histoire dans le sens stricte. Quand même les références aux sources et les dates sont tellement précises et évidemment le résultat de recherches dans les archives qui sont également méticuleuses comme ceux d’un historien ou d’une historienne.

Dans le même temps le livre est aussi une sorte de journal de recherche du narrateur (et aussi de l’autrice car ici il n’est pas toujours possible de distinguer entièrement ces deux entités) aux traces de la Commune et des hommes et femmes qui l’ont animée. Ceci m’a parfois rappelé la version écrite des Damnés de la Commune.

Ici j’ai parfois pu retrouver des parcours de recherche communs, même si moi je peux me considérer parfois plus chanceuse parce que j’ai pu consulter tout ça digitalement de mon propre ordinateur, alors que dans le livre (qui date seulement de quelques années) on parle encore de microfilms et séjours dans la bibliothèque. Entre autres ce sentiment de parcours commun a concerné les actes de l’état civil. Même si je n’ai pas considéré ces documents avec la même précision que Michèle Audin, j’ai toutefois aimé les feuilleter. Surtout les actes de mariages m’ont enchanté parce qu’il y a les signatures des membres de la Commune. Ailleurs j’ai écrit à propos des actes de l’état civil les lignes suivantes :

Pour un instant on se retrouve dans la vie quotidienne de la Commune au-delà du temps. Même si les actes sont bâtonnés, ce qui sur chaque page rappelle les tentatives d’invalider l’expériences de la Commune.

Si les actes de l’état civil nous montrent un aspect de la vie quotidienne sous la Commune qui a été préservé dans le temps malgré les tentatives de l’invalider ; s’ils contiennent des histoires de naissances, mariages et décès ; s’ils nous donnent un aperçu des taches parfois banales d’un membre de la Commune, ils contiennent dans le même temps et dans la même précision aussi les aspects de la fin violente de la Commune. Michèle Audin en parle beaucoup dans le livre, surtout des actes de décès. Mais ce qui m’a complètement bouleversé, même si en réalité je connaissais l’histoire déjà du blog, était le récit du mariage et de la mort de Tony-Moilin. Là j’ai dû interrompre ma lecture et avec les larmes dans les yeux j’ai retrouvé le scan de l’acte de mariage en question. Je me suis imaginé comment ce mariage a été célébré dans des circonstances profondément dramatiques, je me suis imaginé Tony-Moilin comme il a signé cet acte de mariage que je voyais devant moi, dans la conscience qu’il aurait été fusillé ce matin même. Et quand j’ai aperçu la signature de Varlin quelques pages avant, c’en était fait définitivement de moi. Ensemble avec l’acte de mariage signé de Flourens en tant qu’officier d’état civil deux jours avant son assassinat c’est la découverte la plus émouvante que j’ai trouvé dans les archives.

La listes des livres dans le livre ne serait pas complète si on ne faisait pas mention des spams-poèmes qui sont tous des petits hommages à la Commune dans une forme poétique et dont l’origine reste à deviner.

Mais le livre est surtout aussi une tentative de reconstruire l’expérience de la Commune à partir des sources disponibles. C’est une tentative de s’imaginer comment c’était pour ses protagonistes de vivre la Commune et avec elle aussi sa fin. On accompagne avec elle un groupe assez nombreux de ce qu’on appelle aujourd’hui des communardes et des communards tout le long des 72 jours de la Commune.

Et pourtant leur histoire reste fragmentaire, comme le sont aussi les sources, elle n’entre pas dans la même profondeur que Liberty’s Fire. C’est un livre tout autre simplement, même si tous les deux sont des romans. J’ai apprécié tous les deux les livres dans leur variété et aussi ils me donnent chacun de sa façon des nouveaux impulses pour ma propre histoire. En particulier celui de Michèle Audin en fait est déjà entré dans mon histoire, je soupçonne, à cause de « cette tourneuse qui aurait voulu être institutrice » de la couverture du livre que j’avais lu bien avant de trouver le roman entier dans la bibliothèque. Ce personnage dont j’avais tellement volonté de savoir plus (mais dont l’histoire malheureusement n’est pas approfondi dans le roman) a en fait donné naissance à un groupe entier de jeunes ouvrières qui partagent ce même rêve. En fait le chapitre dernier dont elle fait partie est encore une histoire à soi, avec des personnages très caractéristiques qui eux même tous mériteraient des romans entiers dédiés à chacun. Dans quelques phrases l’autrice est ici réussie à créer des personnages distincts qu’on voudrait tellement connaître mieux.

Si je retourne maintenant à l’évènement auquel j’ai eu la chance d’assister c’est pour parler de la chose qui m’est resté de plus dans la mémoire après ce soir. Dans cette discussion et aussi une autre dont j’aimerais aussi parler, mais une autre fois, j’ai compris qu’il y a des autres gens qui réagissent dans la même manière que moi aux évènements de la Commune. Les intervenants en fait ont souvent dit que ce qui les a poussés à écrire leurs œuvres est le désir de redonner une vie pas seulement aux idéaux de la Commune mais surtout aussi aux femmes, hommes et enfants qui l’ont vécue, qui l’ont animée et qui ont souffert énormément lors de son écrasement. Les manières dans lesquelles c’est évoqué sont différentes : on parle de redécouvrir les individus pour qu’ils ne soient pas réduits à des chiffres, de ne pas laisser disparaitre ces gens, de leur redonner des noms, des visages.

Ludivine Bantigny l’a fait en leur écrivant les lettres comme à ses pareils, en surmontant tout distance temporelle.

Michèle Audin l’a fait en partant des sources historiques et en couvrant les points qui restent vides avec sa propre imagination, toujours restant fidèle jusqu’aux détails à ce qu’elle a trouvé dans ses recherches parce qu’elle raconte l’histoire de gens qui ont réellement existé. « La nécessité de savoir plus m’a poussée à inventer le reste » elle a dit dans la conversation.

Ce soir-là j’ai compris que j’ai fait exactement la même chose que les intervenants ont décrit. Moi aussi j’ai commencé à donner vie aux inconnus de la Commune dans mon imagination, mais encore dans une manière différente. En fait dans mon imagination tout ce que j’ai lu et vu et écouté est fondu dans une nouvelle histoire. C’est une histoire avec des personnages qui sont fictifs, mais dans leurs idées et leur expérience se cachent tous les faits que j’ai lu et toute l’inspirations que j’y ai trouvé. J’espère que cette fois est vraiment la bonne pour porter cette histoire sur le papier et que le manque de temps et la peur perfectionniste si cette histoire est vraiment digne des vraies expériences des vraies gens de la Commune ne m’en empêcheront pas.

Entretemps je continue à lire, écouter et voire toutes les tentatives d’autrui qui ont le même but de rendre vivante l’expérience de la Commune pour avoir la perspective plus enrichie et multiforme sur ce sujet et de couvrir comme ça aussi les lacunes de mon histoire en train de naitre.

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La registration integrale de l’evenement est disponible sur Facebook 

Audin, Michèle. Comme une rivière bleue. Paris: l’ arbalète gallimard, 2017.

Bantigny, Ludivine. La Commune au présent – une correspondence par-delà le temps. Paris: Éditions La Découverte, 2021.

A propos des Damnés de la Commune : http://www.meyssan.com/Les-Damnes-de-la-Commune-Raphael-Meyssan